Entrevue avec les gagnantes du Concours Marque Gaillarde 2016

La blogueuse Hélène Bourget en entrevue avec les deux gagnantes du Concours Marque Gaillarde Édition 2016 - Noémie Giasson, gagnante du prix Choix du Jury, et Élyse Guay, gagnante du prix Choix du Public.

QU’EST-CE QUI T’AS INCITÉE À PARTICIPER AU CONCOURS MARQUE GAILLARDE?

ÉLYSE GUAY : Par intérêt, tout d’abord, et aussi parce que j’aimais le défi de faire quelque chose de réutilisable et d’économique. Je trouvais le concept vraiment intéressant et le fun! De plus, le fait que ce soit un concours était un plus pour moi, car il est bien vu dans mon programme de participer à des concours. 

NOÉMIE GIASSON : C’est un concours assez complet : on passe par toutes les étapes de la conception et de la production du vêtement, en plus d’avoir de nombreuses contraintes à respecter. Pour un étudiant en 2e année, c’est une excellente occasion d’avoir un aperçu de comment ça se passe dans l’industrie, et ça constitue une bonne préparation à ce qui nous attend l’année prochaine.

QUE CONNAISSAIS-TU À L’ÉCODESIGN AVANT DE CONNAÎTRE LA GAILLARDE ET LEUR CONCOURS?

NG : Je n’avais pas une immense connaissance de l’écodesign, mais c’est certain que toute cette question me touche beaucoup sur le plan éthique. On voit partout des gens qui exhibent leurs nouveaux chandails à 5 $, leurs sneakers à 15 $, contents de l’aubaine. D’accord, tu as eu des vêtements pour pas cher, et il y a toujours de nouveaux arrivages en magasins, mais as-tu conscience de l’exploitation des gens qui fabriquent ton linge? Es-tu au courant des rivières contaminées, des gens quidéveloppent le cancer à cause de ça?

EG : J’avais quelques notions d’écodesign avant de participer au concours, car j’en avais entendu parler quand j’étais en première année de ma technique. Je connaissais donc le concept, mais c’est vraiment en deuxième année, et encore plus lors de ma participation au concours, que mon intérêt pour l’écodesign s’est éveillé et a pris de l’ampleur. C’est là que j’ai réalisé que ce n’était pas si compliqué que ça de faire des choses qui sont bonnes pour la Terre, de réaliser des projets de manière éthique et écologique. Je pense vraiment que c’est ce qu’on doit faire, et je veux m’en aller par là.

PEUX-TU NOUS PARLER DE TES SOURCES D’INSPIRATION ET DE LA DÉMARCHE DERRIÈRE LA CRÉATION PRÉSENTÉE AU DÉFILÉ?

EG : Une conférence pour nous présenter le concours a eu lieu à l’école. J’y ai assisté avec intérêt, mais sur le coup, je n’étais pas sûre d’y participer. Je me suis dit que j’allais dormir là-dessus et voir ce qui en ressortirait. J’y ai réfléchi pendant des semaines! Puis, un jour, je me suis dit : « Ce serait tellement le fun, un vêtement réversible. » C’est vrai : ça permet de changer de style assez facilement, juste en retournant le vêtement. En même temps, je voulais présenter une création urbaine, tendance. À partir de là, j’ai fait quelques croquis. J’ai aussi fait pas mal de recherche, parce que la réalisation d’un bon vêtement réversible impose des contraintes additionnelles; il faut s’organiser pour que la finition soit belle des deux côtés, garder en tête que, par exemple, une boutonnière ne se retourne pas, etc.  Pendant toutes les étapes du projet, la question qui me guidait était : « Qu’est-ce que la femme de bureau d’aujourd’hui veut? »

Quand j’ai présenté le vêtement au défilé à La Gaillarde, la première fois que le mannequin a retourné le manteau, j’ai été tellement touchée de la réaction du public! C’était la première fois que je présentais une de mes créations dans un défilé, alors j’ai été d’autant plus émue par la réaction du public. Je suis aussi touchée d’avoir gagné le choix du public; je trouve que c’est vraiment un beau prix, car ça veut dire que j’ai réussi à toucher les gens avec ma création. En ce sens, je considère avoir rempli ma mission.

NG : Je voulais surtout créer quelque chose qui respecterait à la fois mon style et les contraintes du concours. Il était aussi important pour moi de créer quelque chose qui allait durer, qui pouvait s’inscrire dans la slow fashion. À cet égard, je voulais faire au moins trois saisons. Je me suis posé beaucoup de questions : qu’est-ce qui va durer? Qu’est-ce qui va respecter l’éthique de la boutique et le style de sa clientèle? Mais en fin de compte, ce sont les tissus qui m’ont inspirée. C’est vraiment en les voyant et en les touchant que j’ai eu mon illumination. C’est un grand mot, mais c’est vraiment là que ça s’est passé. (Rires.) Tu peux imaginer et dessiner tant que tu veux, mais c’est en voyant le matériel avec lequel tu travailleras que ça a cliqué pour moi. Pour expliquer plus précisément, le concours prévoyait un lot de tissus, un mélange de surplus de production. Chaque candidat devait incorporer à sa création une certaine proportion de tissu provenant de ce lot. Et une fois que j’ai choisi mes tissus, l’illumination : j’ai dessiné mon manteau sur le coin de mon bureau, pendant un cours de français.

QU’EST-CE QUI T’A LE PLUS MARQUÉE DE TON EXPÉRIENCE MARQUE GAILLARDE?

NG : Le nombre de toiles qu’il faut faire pour s’assurer que le vêtement soit beau! À l’école, on n’a pas encore vu tout le processus du patron. Là, il fallait vraiment que j’assume ce que j’avais dessiné. Au début, je voulais faire une manche raglan avec un col montant, deux techniques que je n’avais pas vues encore. Il a fallu que je me réajuste. La « toile » en question, c’est un tissu en coton jaune, dans lequel tu tailles pour aller chercher le tombé du vêtement. Chaque petit détail de travers ressort, ça ne pardonne pas! Il faut donc des heures et des heures d’ajustement pour arriver au résultat souhaité. J’ai passé des soirées complètes à faire les ajustements sur toile. J’ai aussi trouvé difficile le fait que nous n’avions pas accès à beaucoup de tissu. À cause de cela, j’ai dû faire ma réflexion en amont. C’est tellement important de faire des tests avec le vêtement! Dans le cas du concours, nous n’avions pas cette marge de manœuvre, puisque le but était d’utiliser les surplus de production qu’on avait. Heureusement, j’ai été chanceuse, je n’ai pas eu trop de problèmes... sauf le bris d’une machine, toute une saga! Le temps de la faire réparer et de la réajuster, ça a pris une demi-journée.

EG : Pas nécessairement la soirée du défilé comme telle, parce que c’était tellement bien organisé et le fun qu’il n’y avait rien de difficile là-dedans! (Rires.)Je dirais que j’ai surtout été marquée par tout le processus en arrière de la production du manteau. Je voulais vraiment que tout soit parfait : j’ai fait 5 toiles, je suis virée folle! (Rires.) J’ai tellement appris au fil des étapes du concours, je me sens vraiment prête pour ma troisième année. Là où on en est, en deuxième année, on n’a pas encore fait l’expérience du processus de production complet; on fait du dessin, mais les autres étapes du processus viendront plus vers la fin de la session. Pour le concours, nous étions vraiment laissées à nous-mêmes, du patron aux ajustements finaux, alors ça a été tout un défi. On pouvait aller voir Sonia [Sonia Paradis de la Fabrique Éthique, NDLR] avec des questions, mais en gros, on menait notre barque nous-mêmes. Et le temps que ça prend! J’ai passé toute ma semaine de relâche à seulement coudre mon manteau, après avoir fait le patron.  

COMMENT PENSES-TU INTÉGRER TES  ACQUIS DU CONCOURS À TES PROCHAINS PROJETS?

EG : À court terme, pour ma troisième année, je dirais être un peu moins perfectionniste! Pour la suite, une fois sur le marché du travail, j’aimerais faire particulièrement attention à où je travaillerai; le concours a vraiment été un wake-up call pour moi, alors c’est vraiment important pour moi que mon milieu de travail respecte les gens impliqués. Bref, une des choses que je retire du concours, c’est que je veux vraiment aller vers l’écodesign. Par ailleurs, j’ai vraiment aimé créer un vêtement réversible! Si je travaille un jour à créer une collection, je voudrais vraiment y inclure des pièces réversibles; je trouve ça tellement beau à voir. J’aime aussi l’aspect casse-tête de ce type de projet; comme il y a des contraintes de plus, c’est un défi amusant d’y trouver des solutions! Je trouve aussi qu’on a une idée un peu négative des vêtements réversibles : ça peut être fonctionnel, mais pas vraiment beau, ni glamour. J’aurais envie de casser cette image. C’est un peu comme le vêtement écologique, en fait : il y a encore une espèce de préjugé voulant que le linge éthique, c’est grano, c’est pas élégant, etc. Pourtant, quand on entre chez La Gaillarde, TOUT est beau! C’est une perception qui doit changer, tant pour le réversible que pour le vêtement écologique. Heureusement, la perception du vêtement écologique ou recyclé est en train de changer, et pour le mieux.  

NG : TOUJOURS prévoir le quintuple du temps que tu penses que ça va prendre! (Rires.) Pour le patron, ça a super bien été; je suis allée à l’atelier les 22 et 23 décembre, et j’ai réussi à le terminer. Après, comme l’atelier était fermé pendant les Fêtes, j’ai essayé d’avancer le projet de la maison. Essaie de tailler ton tissu dans ton chat est toujours dans tes jambes! (Rires.) Lors de la réouverture de l’atelier, en janvier, je me disais : « Bah, les deux premières semaines de janvier seront tranquilles, j’aurai le temps de finir. » (Rires.) Ma planification était tellement mauvaise! J’ai fini la veille, même si je pensais clencher ça en deux semaines. Je vais donc pouvoir adapter mes méthodes de travail pour être plus efficace à l’avenir. Côté éthique, la formation avec Sonia [de la Fabrique Éthique, NDLR] va me permettre d’en découvrir plus. Par ailleurs, quand on arrive en troisième année, on a le choix de se spécialiser en fourrure ou non. Pour ma part, j’aimerais ça, même si le port de fourrure est maintenant très mal vu. Il y a tellement de possibilités de patchwork et de recyclage, tellement de manteaux de fourrure qui traînent dans les garde-robes de nos grands-mères, inutilisés.   

QUELS SONT TES PROCHAINS PROJETS?

EG : À court terme, finir mes études, en beauté j’espère. J’aimerais ensuite aller à l’université. Je ne sais pas encore dans quel programme, mais j’aimerais continuer en mode, car j’ai toujours voulu travailler dans ce domaine. Je couds depuis l’âge de huit ans! Après mes études, j’aimerais essayer l’industrie pour créer et prendre de l’expérience. Je ne sais pas si je partirais ma propre ligne, par contre; je ne pense pas avoir la fibre entrepreneuriale assez développée. Ce qui est sûr, c’est que je veux créer, mais sinon, je ne fais pas de grands projets 10 ans d’avance. Je préfère me laisser guider par la vie!

NG : À long terme, c’est sûr que j’aimerais avoir ma ligne, mais ça prend bien sûr beaucoup d’expérience. C’est pourquoi j’aimerais aller chercher de l’expérience en entreprise avant de me lancer là-dedans, car une fois que tu te lances, tu dois t’y lancer à 100 %. Je dois aussi me poser des questions : je vise quelle clientèle, quelle échelle de prix? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que je veux faire ça local. Pour l’aspect éthique, oui, mais aussi une question de confiance : on entend des histoires d’horreur de productions qui reviennent et qui sont inadéquates. J’aime autant mieux engager des gens et de l’expertise d’ici et avoir l’œil sur ce qui se passe. À court terme, on a un stage obligatoire l’an prochain, et j’ai eu la chance d’être choisie pour faire mon stage en Chine. On visitera des usines, des universités et un lycée de mode. Je ferai aussi un stage avec Dominique Ouzilleau, dont la réputation en matière de recyclage de fourrure n’est plus à faire.

À LA LUMIÈRE DE TON EXPÉRIENCE, QUEL CONSEIL DONNERAIS-TU À QUELQU’UN QUI SOUHAITE PARTICIPER À LA PROCHAINE ÉDITION DU CONCOURS?

EG : Le même conseil qu’une des deux gagnantes de l’an dernier nous avait donné : pensez au temps que ça va vous prendre, parce que ça peut devenir difficile à gérer avec le reste du travail à faire pour l’école. J’avoue que ce conseil m’était un peu entré par une oreille et ressorti par l’autre… (Rires.) Donc non seulement je redonnerais le même conseil, mais je mettrais vraiment l’emphase dessus! Estime le temps que ça te prendrait pour compléter le projet, et multiplie au moins par deux, parce qu’il y aura toujours des imprévus! Mais c’est tellement une belle expérience, et on a vraiment l’occasion de grandir de ça. Le plus important? S’impliquer à 100 % dans son projet! 

NG : Lance-toi sans réserve! Fais-toi confiance, fais confiance à tes idées. Fais-toi jusqu’à un plan F s’il faut. Rien ne se passera comme tu l’avais prévu, mais ne laisse pas ça te décourager. Et surtout, ne sous-estime pas la charge de travail!!

QUESTION BONI : ÇA FAIT QUOI DE SAVOIR QUE TON MANTEAU SERA PRODUIT PAR LA GAILLARDE?

NG : C’est vraiment le fun! Je n’ai pas encore eu les détails de production, mais j’aurai ma propre étiquette. Ça me stresse, car ça va rester, donc je dois faire quelque chose de beau! Pas une étiquette drabe écrite en Times New Roman 12! (Rires.)