La paire de talons

Par Hélène Bourget, blogueuse bénévole pour La Gaillarde

Je devais avoir six ou sept ans quand mon idéal féminin s’est cristallisé dans mon esprit. Cette image, alimentée par les films, les livres et la publicité auxquels j’avais été exposée jusqu’alors, était un personnage haut en couleur et à l’effet savamment calculé.

D’abord, ma version de la femme accomplie devait être jolie. Belle comme une héroïne de roman. Juste assez charmeuse, mais jamais vulgaire. Je commençais à remarquer que les plus jolies filles de ma classe, ainsi que les mieux habillées, avaient une longueur d’avance sur le reste de la plèbe suante en joggings du Zellers. Les garçons leur fabriquaient des cartes de Saint-Valentin, les filles les invitaient à leur fête. L’évidence de la beauté comme facteur clé de l’accomplissement personnel s’est imposée au fil des années. En partie reçue, en partie nourrie par mon imagination, cette croyance est devenue certitude à mon entrée au secondaire.

Ensuite, il me fallait réussir ma vie professionnelle. Enfant hypersensible à l’intelligence précoce, je croyais devoir accomplir des choses exceptionnelles. Il le fallait : c’est comme ça qu’on devient quelqu’un. Je serais ferrée dans le domaine que je choisirais, et surtout, je saurais projeter une image de succès naturel. Je porterais ma réussite comme une seconde peau, sans prétention ni mesquinerie. Je serais « toute une femme ».

Dans mes rêveries de petite fille banale, j’hésitais souvent entre le rôle de grande comédienne ou d’avocate brillante. Peu importe le scénario choisi, une constante demeurait : j’étais impeccablement mise.

On le sait, les vêtements racontent une histoire. Notre garde-robe est un fil d’Ariane permettant de retracer notre itinéraire personnel, pleinement vécu ou non, heureux ou non. Ouvrir une garde-robe à la volée nous permet de croquer le quotidien de son propriétaire, mais nous laisse aussi entrevoir des projets, des espoirs secrets. Qui n’a jamais possédé la fameuse paire de jeans de l’espoir, celle qu’on portera quand on aura enfin atteint la taille ou le poids rêvé? Combien de fois avons-nous réellement enfilé cette lingerie fine achetée sur un coup de tête et de corps? Combien de jolies robes trop peu portées, de boucles d’oreilles une miette trop flamboyantes et de bracelets trop lourds pour nous se languissent dans nos armoires et nos tiroirs, reliques de tentatives infructueuses d’incarner un côté de nous qui n’existe peut-être même pas?

Chacun a son Graal vestimentaire. Le mien? Les talons hauts. Depuis 31 ans, je vais pieds nus, en souliers plats ou en souliers de sport. D’une année à l’autre, je me promets néanmoins de maîtriser le talon haut; en tant que femme, je n’atteindrais pas ma forme achevée tant que je ne porterais pas l’escarpin avec la même facilité que la sandale plate. Chausser le talon avec aisance, c’est mener sa barque avec assurance; le martèlement régulier de mes pas battrait la cadence rapide de mes journées folles. Ma chaussure élégante mettrait en valeur ma jambe fine, mon maintien gracieux. Au fil du temps, la fille timide que je suis s’est approprié le puissant symbole de la paire de talons, en espérant faire siennes les caractéristiques souvent associées à ce type de chaussures : féminité, charme, assurance, élégance, succès, brio.

J’attends toujours le fameux déclic. Mes stilettos sont dissimulés dans un recoin quasi inatteignable de ma garde-robe, trésor dont je ne sais trop que faire, sachant au fond de moi que je ne serai jamais la femme ensorcelante de mon imaginaire. Et je crois dur comme fer que nous sommes plusieurs dans le même bateau; un achat procédant d’une pulsion affective plutôt que d’un besoin objectif nous donne l’impression de jeter un pont entre rêve et réalité. On a pleinement conscience du phénomène, on sait que le marketing carbure à ça, mais on retombe dans le panneau, encore et encore. Et on se retrouve avec des pièces auxquelles on tient, mais qui ne sont pas vraiment nous… peut-être, justement, parce qu’elles ne sont pas vraiment nous. 

Vous aurez peut-être levé les yeux au ciel en lisant ce billet. Très bien : ouvrez votre penderie et vos tiroirs, jetez un coup d’œil à votre rack à souliers, et revenez me dire que votre garde-robe est 100 % fonctionnelle, que vous utilisez tout ce que vous possédez. Vous verrez, on est dans le même bateau, et on rame de concert.

Pour changer notre manière de consommer, il faut aussi changer les raisons pour lesquelles on achète. Il faudra donc, tôt ou tard, s’attaquer à la portion de notre garde-robe qui nous fait rêver, mais qui nous encombre si on ne parvient pas à se l’approprier. Surtout, on devra apprendre à combler autrement le vide laissé par les pièces qui partiront.

En attendant, vous pouvez couper la poire en deux comme moi, qui ai sacrifié quelques paires de talons sur l’autel du decluttering pour me dédouaner de garder mes paires favorites… juste un an encore.

Hélène Bourget : Amoureuse de son Sud-Ouest natal, lectrice avide, introvertie enjouée, blogueuse bénévole pour La Gaillarde.